passions simples

L'expérience Hybride















«Respecter le réel n’est pas en effet accumuler les apparences, c’est au contraire le dépouiller de tout ce qui n’est pas l’essentiel, c’est parvenir à la totalité dans la simplicité.»
Roberto Rossellini


L’intrusion de la fiction dans le documentaire
Donner à voir Muriel Jeker, chanteuse, dans ses différents milieux aurait été possible par la voie du documentaire, mais suite à la première étape d’enquête et de recherche, le détachement du documentaire s’est effectué en moi amenant avec cela la liberté d’introduire autant d’éléments fictionnels que le projet encore embryonnaire le demandait.

Le contrat qui me liait avec Muriel au début de cette aventure a changé. Il n’est plus seulement question de la suivre dans ses activités de chanteuse et de professeur de chant en l’interviewant, mais de l’inviter à re-vivre certaines situations inspirées et d’autres imaginées autour d’une histoire qui est fictive mais qui reste tout de même en rapport avec son univers. Avec son consentement, j’ai commencé une nouvelle écriture dans laquelle elle n’était plus le sujet d’un documentaire mais le personnage « réel » d’une fiction. J’ai voulu confronter ses comportements naturels et réels au jeu professionnel d’une comédienne qui aurait pour rôle l’autre personnage important du film. Cette comédienne s'est très vite démarqué de toutes les autres. Il s'agit de Pénélope Pierson.

Le casting
La recherche était dirigée sur le rôle du deuxième personnage principal. La chanteuse était là et donnait la réplique aux personnes qui se sont présentées au casting (la plupart venues du théâtre avec une expérience confirmée.). Ce qui s’est produit est très intéressant: Muriel à qui j’avais demandé de rester fidèle à elle-même et dans son rôle de tous les jours (donnant son premier cours de chant à une nouvelle élève qui se présente) a passablement déstabilisé les comédiennes (touchées comme dans une véritable première expérience de cours de chant.). De ses prestations, se sont dégagé des émotions vives, des regards profonds et un jeu très particulier, impliqué, humain et personnel... je peux dire « désinstrumentalisé ».

Le travail d'acteur
La question des frontières entre le personnage, l’acteur et le rôle s'est posée très vite. En effet, pour Muriel qui jouait son propre rôle dans le film, dans les séquences du « réel » où elle est dans l’exercice de son métier en tant que professeur de chant, les indications étaient purement techniques. Certains déplacements et positions dans l’espace étaient dirigés pour répondre aux exigences du point de vue. Pour d’autres séquences plus scénarisées dans lesquelles elle devait incarner le personnage qui ressent quelque chose de l’ordre émotionnel, réactif, provocant… on revenait à un procédé plus fictionnel et la direction d’acteur était plus exigeante et plus difficile pour elle. Il fallait se concentrer doublement pour se mettre dans certains états et la question du jeu est posée. Ce jonglage entre des moments purement documentaires et d’autres fictionnels était un exercice peu évident pour elle. Le jeu de Pénélope, comédienne professionnelle qui sait incarner un rôle et l’offrir avec justesse et crédibilité, est encouragé par le naturel et la spontanéité de Muriel qui, à son tour, se laisse traverser par le côté maîtrisé de Pénélope. L’interaction de ses deux jeux était intéressante à plus d’un titre. Elles ont cherché toutes les deux des émotions dans leurs souvenirs vivants, guidées par leur véritable rencontre dans ce projet cinématographique.


Le film hybride






























Après avoir écrit et réalisé un court-métrage de fiction pour mon année de diplôme 2004-05, j’ai fortement ressenti le besoin de tourner un autre film.
Au commencement, il était question d’un film documentaire sur les artistes femmes à Lausanne et en particulier les chanteuses. Sur l’univers musical très masculin qui les entoure, les espaces qui leur sont offerts pour l’exercice de leur art et la vie-travail nocturne qu’elles mènent.

J’ai commencé mes investigations dans des milieux musicaux que je connaissais déjà et j’ai fait la rencontre d’une chanteuse professionnelle qui a fait changer l’objectif de mon projet et avec lui, apparemment un « brouillage » de genre.
Sans arrêter mes enquêtes et mes rencontres, je prenais des notes. Des notes sommaires parfois descriptives de situations réelles que j’allais développer par la suite et utiliser dans mon film. Petit à petit, une nouvelle écriture a pris place, hybride celle-ci et le fil d’une histoire de personnages a commencé à se forger dans mon imaginaire avec les allures d’une fiction inspirée du réel.

J’ai réalisé à la fin de mon écriture dans laquelle j’ai consciemment aménagé des moments « libres », c’est-à-dire pas très écrits, que le film que j’allais entreprendre serait un documentaire et une fiction en même temps. Un doux mélange qui me réjouissait et j’ai eu un plaisir passionné à réaliser ce « documentaire-fiction » qui aujourd’hui est au cœur de la construction de mon identité en tant que cinéaste. En tout cas, il constitue le fondement de ma réflexion actuelle.

Après le tournage de « Passion simple », une réflexion nouvelle sur mon cinéma m’habitait pour la première fois. À la question qui s’est posée sur ce qui a conduit ce projet, sur l’essence de cette écriture et sur l’intérêt porté au réel, une autre question concise et directe : « Jusqu’où ma curiosité des autres est-elle allée ? ».

Au moment où j’ai placé cette curiosité au-delà d’un vécu ou d’un ressenti personnel (ce qui est souvent propre au documentaire dans sa définition basique), un déplacement important s’est effectué dans la compréhension et l’utilité du cinéma à mes yeux. Peut-être y a t-il eu une évolution d’un propos thérapeutique, personnel et particulier vers un propos plus général, universel, mais sans que l’un n’empêche l’autre, même qu’ils restent indissociables. Il s’agit surtout de ne plus se mettre soi-même au centre de l’écriture ou pas seulement.




les Vouivres



Pénélope - Lynn

























©photo. Amina Djahnine

Fiche Technique Artistique

Genre Fiction du réel
Format DVcam
Durée 50mn
Titre provisoire « Passions simples»
Lieu de tournage Suisse Romande, Lausanne

Résumé
« Passions simples » traite d’une passion amoureuse qui naît entre deux femmes. L'une est professeur de chant (Fred - Muriel Jeker) et l'autre est son élève (Lynn - Pénélope Pierson). La nature singulièrement sensuelle et tactile de ses cours offrent à ses deux femmes un espace idéal pour une vraie rencontre.

« Passions simples » se tourne dans le huis clos sensuel des cours de chant et à l’opposé, dans l’univers nocturne du spectacle, de la foule et des concerts en passant par le travail de création produit par Fred et son groupe de chant a capela, Les Vouivres.

_______________

Scénario et Réalisation Amina Djahnine
Assistants Réalisation Kata Trüb - Vincent Piguet
Caméra Amina Djahnine - Vanda Rodrigues
Scripte Kokovi KUHN
Lumière Hugo Veludo
Son Patrick Guex - Justin Mc Mahon
Maquillage et Costumes Diana Schneebeli
Décors Débora Beuret
Régie Maya Muller
Production ESBA Genève - MinanoFilms Lausanne - 2005-2008

Interprètes et musicien(ne)s :
Muriel Jeker - Pénélope Pierson - Anne-Claude Landry - Stéphanie Riondel - Parissa Khosrov - Carita Kuningas - Gabriel Serero - Valérie Liengme - Michel Marcley - Christian Waldmann - Nathalie Pichard - Pascal Philipona - Malika Lahouegue - Céline Fontannaz - Gilles Dupuis - Gabriel Zuffrey - Patrick Guerros -



Prépa jeu Muriel.J - Fred








©photos.Vincent Piguet

Qq Repérages











©Photos. Vincent Piguet

La séquence

video

Le scénario

SCENARIO - Passions simples
(15ème version (protégée) – Mai 2005)
Note importante Certains dialogues
ne sont pas completst et l'ordre des scènes n'est pas toujours respecté. l'écriture a continué à se faire lors du tournage et se fait toujours au montage.

1. Bar - Intérieur / Nuit

Il est près de minuit dans un bar peu éclairé où se tient une jam-session. Quelques habitués boivent leurs verres et discutent très doucement. Sur une petite scène, trois musiciens accompagnent une jeune femme blonde au corps mince et svelte qui chante un standard de jazz « What a difference a day made ». Elle a une jolie voix sensuelle, mais elle n’est pas très à l’aise sur scène.
Fred et Léa sont assises au bar sur de hauts tabourets. Cette dernière regarde Fred avec un sourire maternel. Elle sourit à son état un peu décalé et défait à cause de l’alcool quand celle-ci, d’un signe désinvolte, demande à la serveuse de remplir son verre.

Léa
Vides-toi la tête un peu, c’est pas un soir comme les autres… Tu te rappelles ?
Fred
T’as raison, je suis plus vieille depuis, attends …

Fred attrape le poignet d’un homme qui passe à côté d’elle et regarde sa montre. Étonné et amusé, l’homme se laisse faire.

Fred
Depuis 5 heures…

Léa ne peut pas s’empêcher de sourire. Elle pose sa main sur la tête de son amie et lui caresse tendrement ses cheveux rouges.

Léa
Depuis quand c’est important pour toi de vieillir ?

Fred esquisse un sourire et regarde dans la direction de la petite scène. Elle remarque la gêne de la belle chanteuse à être sur scène. Ailleurs dans la salle, presque tout les hommes sont hypnotisés par son décolleté. Fred secoue la tête, consternée par ses attitudes. Elle cherche le regard de Léa qui, pour seule réponse s’extasie à son tour devant la beauté de cette chanteuse.

Léa
Elle est belle, hein ?
Fred
Tellement belle que personne ne l’écoute vraiment…
Léa
Ça, c’est pas de sa faute.
Fred
Regarde, lui là-bas, pour l’instant y a que ses seins qui l’intéressent. En attendant, elle nourrit son fantasme qui ne va jamais se réaliser... C’est triste, hein ?

Léa ne répond pas, elle est déterminée à ne pas contrarier son amie. La chanteuse arrive à la fin de son morceau et salue le public. Applaudissements et sifflements dans la salle. Toujours mal à l’aise, elle demande au batteur où elle peut poser le micro. Un petit mouvement de déplacement vers le bar... les musiciens enchaînent sans tarder avec un autre morceau improvisé et la belle blonde sourit timidement à Fred et à Léa quand elle passe devant elles.

Fred
J’y crois pas, elle le fait exprès…
Léa
Arrête, ça te va pas d’être jalouse.
Fred
Elle demande comme une gosse de 6 ans ou elle peut poser le micro. Elle est comme une invitée qui ne veut pas piétiner la scène alors qu’elle vient juste de chanter !
Léa
elle est timide, c’est tout…
Fred
elle s'excuse presque d'être là, ouais ! ... J’en ai ma claque de ses comportements enfantins. Tu veux chanter, chante bordel !
Léa
Facile à dire…
Fred
Ce qui me rend folle, c'est que tout le monde trouve ça normal. On a besoin d’infantiliser les chanteuses ça les rend tellement attendrissantes...
Léa
Y a pas de mal à ça, T'es trop sensible ce soir... lâche-toi un peu.

Fred
Tu fais exprès de pas comprendre ce que je raconte ou quoi ?


Un jeune homme à moitié ivre s’approche des deux amies.

Le jeune homme
Hé ! Fred, T'as pris ton instrument avec ?... On ne peut pas vraiment le
savoir hein? (rires). Ce qui est chiant c’est qu’on ne sait jamais avec vous les chanteuses... Trop compliqué... avec les mecs au moins, on sait à quoi s'attendre, c'est visible quoi... tu vois ce que je veux dire?

Fred écoute le jeune homme en lui donnant le dos, elle descend de son tabouret en l’effleurant et se met face à lui. Elle lève son verre à la hauteur de son visage.

Fred
Je vois exactement ce que tu veux dire. Souhaites-moi bon anniversaire, c’est ma fête ce soir !

Le jeune homme est surpris par l’énergie tout à coup provocatrice de Fred, il se fige sur place et la regarde béat, qui s’approche de la petite scène et s’emparer du micro.

Les musiciens ne regardent pas Fred, ils continuent à jouer leur morceau. Elle se tourne plusieurs fois pour capter leurs regards. Ils sont impassibles, connectés seulement à leur jeu. Elle est clairement saoule et fais des efforts pour se tenir droite.

Fred -dans le micro-
Attention, je vais faire la chanteuse, là. Moi, mon instrument, il est là. Pas là (montre ses seins), ni là d’ailleurs (montre ses fesses), mais là (le cou).
Est-ce que C’est possible, vous croyez que… non mais, je me le demande vraiment… C’est possible qu’on nous foute la paix. Je monte sur cette scène, Bonsoir... Ceux qui ne me connaissent pas se demandent ce que je fous là. C’est normal, mon instrument ne se voit pas, c’est pour ça... Pas de flûte dans la main, Pas assise au piano…

Léa baisse la tête. Elle sait qu’elle ne peut plus arrêter Fred. Les musiciens, de plus en plus attentifs à ce qu’elle dit, échangent des regards étonnés, ils ralentissent leur jeu avant de s’arrêter complètement.

Fred
Elle est où, la bombe qui chantait Avant. Mademoiselle, votre voix est magnifique. Vous avez le droit d’être là, moi aussi j’ai le droit d’être là, d’ailleurs, j’ai pas besoin de grand-chose… juste la base, trois fois rien… Tu pourrais envoyer un truc carré et méchant ? S’il te plaît (en s’adressant au batteur).

A ses derniers mots, le pianiste et le bassiste quittent la scène et Fred lance le chant d’une de ses compositions : « Save my soul ». Le batteur se pose progressivement sur la chanson de Fred qui amène un silence complet dans le bar. Au bout de quelques versets admirablement entamés, Fred stoppe nette sa chanson et sans laisser le temps au public de réagir, elle quitte la scène et sort du bar.

2. Dans la rue - Extérieur / nuit

Fred marche d’un pas très décidé le long d’une rue animée. Elle fonce tout droit. Léa la suit derrière.

Léa
Fred ! … Fred ! attends…

Fred ralentit le pas sans se retourner. Léa arrive à son niveau.

Léa
C’est quoi ce speech. Tu veux avoir tout le monde à dos, c’est ça ? C’est pas vrai, on a dit qu’on passait une soirée tranquille. Pourquoi t’as insulté tout le monde, qu’est ce qui t’as pris ?
… Arrête-toi, merde !
Fred
Je suis bourrée, d’accord ? C’est ma fête, Merde ! mais tu vois, je suis même pas dedans.
Léa
Oui, c’est quoi le problème !?
Fred
Pour l’instant, c’est toi mon problème. Ta compassion et ta gentillesse me foutent le cafard !

Fred se rend compte de la cruauté de ses paroles. Léa est bouche B. Fred s’assoit sur une marche et se tient la tête entre les mains.

Fred
excuse-moi Léa. Je pense pas ce que j’ai dis, tu sais ça.

Léa s’assoit à côté d’elle.

Léa
C’est pas grave. Viens, on va discuter dans un endroit calme, viens...

Fred se lève nerveusement, elle regarde comme une furie à droite et à gauche. Elle s’appuie au mur en face, se redresse et se parle à elle-même.

Fred
Et puis merde ! je tiens pas sur place.
Léa
Tu fais une crise d’angoisse, c’est pas grave. Viens avec moi, ça ira mieux, tu verras.

Fred se libère de Léa assez violemment et lui crie sur la face.

Fred
Lâche-moi ! j’ai pas envie de me calmer, j’ai pas envie de venir avec toi… Qui te dit que je veux comprendre ce qui m’arrive ? facile… Oui, je vais me tasser, je vais me calmer alors que j’ai juste envie de tout péter ! … Tu crois qu’on peut tout comprendre, tout raisonner ?
Léa
J’crois rien. J’essaie juste de…
Fred
Non. J’ai pas besoin de ça, pas ce soir.

Fred quitte Léa sur le champs. Cette dernière la regarde s’éloigner avant de rebrousser chemin.

3.Boite de nuit - Intérieur / Nuit

4h du matin. Une musique électronique bat son plein et de rares oiseaux de nuits s’agitent encore sur une piste de danse faiblement éclairée. Fred est assise au bar et boit d’une traite un alcool fort. Dans un état second, elle tient à peine en équilibre sur son haut tabouret. Quand elle lève le regard pour regarder ce qui l’entoure, Elle se rend compte qu’elle est un maillon au milieu d’une chaîne de personnes appuyées au bar, comme elle. Ils ont l’air tous terriblement seuls et mal au point. Elle essaie d’accrocher son regard à son voisin, un jeune homme tout autant saoul qu’elle. Sans résultats, elle rassemble le peu de lucidité qu’il lui reste et arrive à attirer son attention. Elle se laisse tomber dans ses bras. Le jeune homme finit par répondre au comportement aguicheur de Fred. Ils se caressent mutuellement, maladroitement avec le laissé allé de deux personnes sous l’emprise de l’alcool.

4. Bar - Intérieur / nuit

Léa, affectée par la façon dont Fred s’est conduite, rejoint le bar et monte sur scène. Elle chante un morceau de jazz de sa propre composition: « When you see the rainbow ».

5. studio Fred - Intérieur / jour

Au milieu d’une grande pièce en désordre plongée dans une lumière matinale et fraîche, des vêtements par terre mélangés à des fourres de CD, des partitions épinglées un peu partout sur les murs et entassées par terre, des verres à moitié vides traînent sur un clavier. Dans un coin, une petite collection de chapeaux couverts de poussière sont posés à même le sol. Fred est allongée nue sur un grand lit à côté d’un jeune homme nu, lui aussi. La sonnerie de la porte la sort violement de son sommeil. Elle découvre qu’elle n’est pas seule. Curieuse, elle se penche sur le visage de l’inconnu qui partage son lit.
Avant d’ouvrir la porte, elle ramasse un pull qu’elle enfile sans remarquer qu’il ne couvre que sa poitrine et la moitié de son ventre. Léa, sans se faire inviter, rentre à l’intérieur du studio. Son regard se pose directement sur le lit.

Léa
Je comprends pourquoi t’as bouclé ton portable ...

Fred, la tête encore dans le brouillard n’a pas l’air de comprendre les mots de léa. Elle jette un regard du côté du lit et regarde Léa comme une somnambule. Elle réalise tout à coup qu’elle est à moitié nue et se laisse tomber sur un fauteuil en éclatant d’un grand rire sincère. Léa explose de rire à son tour.

Fred
Ça, c’est ce qu’on appelle un vrai lendemain de fête…

Leur fou rire réveille le jeune homme jusque-là, endormi. Il regarde incrédule, les deux femmes qui ne peuvent plus s’arrêter de rire. Il est très surpris de se trouver là, un espace qu’il ne connaît pas, un lit qui n’est pas le sien. Il cherche ses vêtements éparpillés par terre et s’habille tranquillement.

6. Secrétariat école de musique - Intérieur / jour

Une secrétaire penchée au dessus d’un bureau remet à lynn quelques papiers.

Lynn
Y a des cours en ce moment, c’est ça ?
La secrétaire
Au deuxième étage… Vous pourrez discuter avec la prof si vous attendez un peu, Elle vous expliquera mieux que moi. Attendez-la ici si vous voulez.
Lynn
Je vais monter... Pour visiter un peu...

Lynn une jeune femme rousse au charme naturel et discret monte des escaliers et entend des notes chantées par des voix féminines. Elle repère vite l’endroit d’où ça provient et s’en approche.

7. Salle de cours - Intérieur / jour

Fred est debout face à deux jeunes adolescentes à qui elle donne un cours de chant. Elle leur fait répéter un verset d’une chanson « Chain of Fool » quand une petite lumière rouge clignote en haut de la porte d’entrée. Fred la remarque et se dirige vers la sortie.

Fred (en s’adressant à ses élèves)
Continuez toutes seules, je réponds vite au téléphone.

8. Couloir de l’école - Intérieur / jour

Lynn a l’oreille collée à la porte de la salle de cours quand Fred l’ouvre. Cette première surprise penchée et l’oreille encore rouge, se redresse un peu gênée. Fred immobile, ne comprend pas vraiment ce qui se passe. Sans mot dire, elle se dirige vers un téléphone suspendu au mur en face de sa salle et décroche le combiné. Elle jette un regard sur Lynn qui s’adosse doucement à un mur et baisse la tête, un peu honteuse. Cependant, elle ne peut pas s’empêcher de regarder à l’intérieur de la salle.

La secrétaire ( au bout du fil)
Hé ! t’as peut-être une nouvelle élève. Elle est montée y a 5 minutes. Elle t’a trouvée ?
Fred
Oui, oui… je crois bien que oui. Merci.

Fred pose le combiné et s’approche de Lynn sans la lâcher du regard.

Fred
Bonjour. Là, je dois reprendre mon cours, mais J’ai fini dans 15mn. tu seras encore là ?

Lynn (très embarrassée)
Oui, … oui je vous attendais, j’aimerais prendre des cours de chant, en fait, … et j’aurais voulu me renseigner…
Fred (lui coupe la parole)
Je m’excuse, mais je dois y retourner. Tu peux m’attendre à la cafétéria, si tu veux. C‘est en bas… J’arrive dans quelques minutes, ok ?

Lynn secoue nerveusement la tête en signe d’acquiescement. Fred, sans la quitter des yeux, disparaît derrière la porte qu’elle referme derrière elle.

9. Salle de cours - Intérieur / jour

Fred est intriguée par cette étrange rencontre, elle essaie tant bien que mal de finir les dernières minutes de son cours. Elle ne peut pas s’empêcher de regarder dans la direction de la porte en y imaginant sa future éventuelle élève l’oreille toujours collée.

10. Cafétéria de l’école - Intérieur / jour

Fred et Lynn sont assises l’une en face de l’autre à une table de la cafétéria. Lynn boit sa limonade avec une paille et n’ose pas trop affronter le regard droit et direct de Fred.

Fred
Tu verras bien de toutes façons. On peut déjà commencer avec une heure par semaine et si y a besoin, on fera deux heures. Mais commençons déjà comme ça.
Lynn
C’est que je suis enfin libre de me faire plaisir. C’est un vieux rêve que j’ai. Je l’ai en moi depuis des années et là, je veux le faire… Vous ne donnez pas de cours le soir… la nuit, quand il fait nuit…
Fred
Heu… non, pas vraiment.
Lynn
Ha, c’est dommage. Je préfèrerai chanter la nuit. Mais, il faut que j’apprenne d’abord… vous êtes une bonne prof ?
Fred
Tu peux me tutoyer. C’est plus simple.
Lynn
Je peux venir assister à un de vos cours ? pour voir comment ça se passe. Je veux dire… je n’ai aucune idée… ça vous dérange, c’est ça ?
Fred
Personne ne m’a demandé ça avant, alors… Tu préfères pas découvrir ça quand on commence. En fait, je ne donne pas un cours standard à tous mes élèves. J’adapte selon les besoins de chacun. Tu vois ?…
Lynn
J’aimerais beaucoup assister à un de vos cours. J’ai du temps en plus… je peux venir demain…
Fred
Je ne suis pas là, demain
Lynn
Après-demain, alors.
Fred (qui cède sans trop comprendre pourquoi)
C’est la semaine prochaine si tu veux, comme aujourd’hui.

Lynn se lève d’un coup. Elle est très contente d’avoir obtenu cette faveur.

Lynn
Je serai là.

Lynn quitte la cafétéria sans se retourner. Fred la suit du regard sans bouger de sa chaise. Elle se ressaisit comme pour se débarrasser d’une pensée gênante et quitte la cafétéria.

11. Local de répétitions - Intérieur / Jour

Dans un petit local au plafond bas et à l’ambiance intimiste et chaleureuse, sont assises autour d’une table basse Fred et deux autres jeunes femmes, Stéphanie et Parissa. Elles chantent des mélodies comme pour s’échauffer la voix. Au milieu de deux fenêtres donnant sur une forêt, est posé un piano droit. Léa entre dans le local de répétition, un grand sourire à la bouche. Elle s’assoit à même le sol.

Léa
Salut les filles. A l’heure, comme toujours…Mais, je vais me faire pardonner très vite, je le sais… écoutez ça, un peu. J’ai entendu une émission hier soir à la radio sur une femme qui s’est présentée à la présidence de l’Afghanistan. Elle s’appelle Massouda Djalal. J’ai trouvé ça très touchant et vraiment courageux ! Bon, elle a pas été élue évidemment, et on lui a demandé pourquoi elle pensait qu’elle avait des chances, d’ailleurs Massouda, ça veut dire chanceuse en arabe. Et elle a dit que c’est par ce qu’elle avait les mains propres…
Parissa
C’est quoi que t’as dans les mains, là…
Léa
J’y viens, j’y viens… J’ai eu l’idée d’une phrase musicale en pensant à cette histoire incroyable et je l’ai écrite, avec 2, 3 trucs. J’aimerais bien vous soumettre ça, je ne sais pas, ça vous dit… ?
Fred
Un morceau de femme, écrit par une femme, pour une femme, chantée par 4 femmes…
Léa
Tout reste à faire encore. J’ai juste une phrase de base… Ça commence par du 4 temps et j’ai une idée pour la suite qui sera du 5 temps, enfin, ce sera un peu orientalisant, mais… je vous le chante.

Léa fait sonner son diapason et trouve sa note, après quoi elle se met à chanter.

Stéphanie
C’est 3 mesures de 4 temps et 1 mesure de 2 temps…
Léa
Exactement. Ce serait l’intro…C’est un peu tordu à cause du fa dièse, mais Ça fait : fa fa dièse la fa dièse la…
Fred
On essaie de le chanter à l’unisson ?

Après le chant à l’unisson, quelques précisions de l’une ou de l’autre sur le contenu musical de cette phrase. Léa ajoute quelques mots clé dans sa phrase que chacune utilise pour elle et l’harmonisation s’installe d’elle-même après de courtes répétitions. Progressivement, elles essayent ensemble différentes possibilités et arrivent à poser finement quatre voix distinctes et à enrichir petit à petit la phrase de base. Les idées les plus intéressantes de cette création qui devient collective sont transcrites sur des partitions.

12. Dans la rue - Extérieur / Jour

A la sortie de leur répétition, Fred et Léa marchent nonchalamment sur une rue très animée. Une brève discussion entre elles sur un concert en préparation et son aspect financier peu satisfaisant.

Fred
On ne devrait pas accepter ce concert…On ne s’en sortira jamais si on n’apprend pas à se faire payer comme il faut…
Léa
C’est trop tard, on est obligées de le faire maintenant qu’on s’est engagé.
Fred
Tu crois… ? et si on l’annulait ? Ca les ferait peut-être réfléchir…
Léa
Rien du tout, ils trouveront un autre groupe qu’ils vont sous-payer aussi et je t’assure qu’ils la feront leur soirée, avec ou sans nous.
Fred
C’est bien ça le problème…En même temps, s’ils nous veulent : nous, c’est qu’ils savent que ça va suivre. On a quand-même un petit public, non ?
Léa
Allez, y’en a qui nous aiment bien, c’est vrai. Et rien que pour eux, on ne doit pas annuler.

13. Appartement Lynn - Intérieur / jour

Pour seul décor dans cette pièce quasiment plongée dans le noir, une immense carte de la mappe monde, collée sur un mur. Un lit une place, des cartons pleins entassés dans un coin, des tableaux retournés appuyés au mur et une longue étagère garnie d’une petite collection de boîtes à musiques. Lynn est debout face à cette étagère et regarde minutieusement ses boîtes. Elle en saisit une qu’elle inspecte sous tous les angles avant de la mettre dans son sac. Elle accompagne ses gestes en chantonnant très doucement un petit air familier. Celui qu’elle a capté en écoutant à travers la porte de la salle de cours de Fred.

14. Salle de cours - Intérieur / jour

A. Fred, Lynn et un élève se trouvent dans la salle de cours. Lynn est assise un peu en retrait et suit attentivement le cours que donne Fred à son élève. Il s’agit d’un échauffement de la voix et de la préparation technique nécessaire avant le début de chaque cours. Fred est physiquement proche de son élève. Elle lui touche certaines parties de son corps comme le ventre, la poitrine, la colonne vertébrale, le cou… pour illustrer ses propos et mieux transmettre ses explications. Lynn de plus en plus intriguée par cette dimension tactile qu’offre ses cours de chant, ne peut pas cacher sa grande émotion. Elle n’hésite pas à se lever à un moment donné pour avoir un meilleur angle de vue sur ses deux corps qui essaient de se comprendre à travers ce langage de signes, de respiration et de posture corporelle.

A la fin du cours, Lynn ne peut pas s’empêcher d’exprimer son enthousiasme et son profond intérêt pour ses cours. Elle sort de son sac la boîte à musique et la lui offre. Fred, très surprise de ce geste, ne sait pas comment l’interpréter. Troublée, elle refuse la boîte à musique.
Lynn est vexée. Elle reprend sa boîte sans rien dire. Fred est tellement chamboulée par l’expression franche et sincère de Lynn qu’elle s’empresse de ramasser ses affaires pour quitter très vite ce lieu, s’éloigner de Lynn.

Fred
On se voit la semaine prochaine pour ton cours. Je dois y aller là, j’ai un rdv. Au revoir !

Sans attendre de réponse, elle disparaît de la salle de cours en laissant Lynn toute seule, incrédule. Elle regarde avec déception sa boîte à musique avant de la faire résonner sur le piano.

B. C’est le premier cours de chant de Lynn. Une présentation entre Fred et elle pour définir la direction du cours à donner, des tests et des exercices que Fred fait faire à Lynn en prenant garde de ne pas trop s’approcher d’elle. Elle est même un peu anxieuse et coupe court à tous les propos hors du cours que Lynn peut tenir. Cela n’empêche pas les pérégrinations mentales de cette dernière. Fred s’en protège et en même temps se laisse traverser par la beauté et la profondeur de l’univers de Lynn qui lui paraît malgré elle, de plus en plus attrayant.

15. Couloir du caveau - Intérieur / Nuit

Une foule de gens attend devant la porte fermée du caveau. On aperçoit une affiche collée sur la porte avec les visages des quatre chanteuses en répétition plus tôt. Leur groupe se nomme « Les Vouivres » et elles donnent un concert ce soir même. Lynn essaie de se frayer un chemin au milieu de la foule. Certains se plaignent de son culot. Elle est indifférente aux remarques et continue à foncer devant elle. Elle arrive enfin devant la porte d’entrée de la salle du caveau et regarde avec un léger sourire l’affiche du concert.

16. Coulisses du caveau - Intérieur / nuit

Dans les coulisses de la scène, Léa et Fred sont assises par terre et discutent ensemble, pendant que les autres s’affairent à échauffer leurs voix au micro.

Fred
J’ai rarement été troublée à ce point-là. Je me suis dit que si je ne quittais pas la salle tout de suite, il allait m’arriver quelque chose, … Un moment j’ai vraiment eu l’impression de retomber dans l’enfance, quand elle me tend cette boîte à musique, comme ça… C’est fou, je ne sais pas comment expliquer ce truc bizarre…
Léa
C’est plutôt bien, non ? On ne ressent pas ça tous les jours, en tous cas.
Fred
Elle me touche à des endroits tellement inhabituels. Cette femme, je l’ai vu que deux fois, je ne la connaît pas, je sais pas qui c’est… mais…. C’est rien de physique, je peux pas dire qu’elle m’attire…
Léa
Non ?
Fred
Ben, non ! pas du tout, elle ne m’attire pas physiquement, non.
Léa
Hé ! c’est pas moi qui ai parlé d’attirance physique…
Fred
Je t’assure que c’est pas du tout à ce niveau-là…
Léa
Personne n’a dit le contraire, T’es la seule à parler de ça.

Léa se lève, jette un œil dans la salle et découvre avec surprise qu’elle est déjà pleine à craquer. Fred n’a pas bougé. Elle médite sur les dernières paroles de Léa. Celle-ci la réveille en lui rappelant que c’est bientôt le grand moment.

17. Caveau Sur scène - Intérieur / nuit

Les Vouivres apparaissent sur scène sous les applaudissements d’un public très chaud et enthousiaste. Elles chantent cinq morceaux dont celui qu’elles ont travaillé lors de leur répétition. Elles sont rayonnantes et dégagent une sincérité et une émotion qui laisse le public presque muet.

Lynn est assise dans un coin, discrète, sans se faire remarquer par Fred, elle écoute le concert avec délectation.

18. studio Fred - Intérieur / jour

C’est le lendemain du concert. Fred est chez elle, assise à son clavier à essayer de composer quelques phrases musicales. Elle accroche une partition au mur et entend sonner à sa porte. Avant d’ouvrir, elle décroche la partition et la déchire en mille morceaux avant de la jeter par terre. Elle est anxieuse, couverte d’une énergie un peu sombre.
Elle ouvre la porte de son studio. Michel, y apparaît avec sa guitare sur l’épaule. Elle s’efforce de sourire.

Fred
Salut. Entre…
Michel
Je te dérange ?
Fred
toi, jamais.

Pendant qu’ils avancent vers le centre de la pièce.

Michel
J’ai un truc important à te dire. Je vais arrêter le cours de chant pendant
quelques temps…
Fred
Ah oui ? Tu vas quelque part ?

Michel s’assoit sur un sofa. Il a l’air un peu gêné. Pendant qu’il essaie d’expliquer les raisons de sa décision, il dégage sa guitare de sa fourre et gratte quelques cordes.

Michel
J’ai appris beaucoup avec toi ses 5 derniers mois, tu m’as donné énormément de matériel. et là, j’ai besoin de m’arrêter un peu, pour bosser seul, enfin, tu vois… pour mettre en pratique tout ça. En plus, j’ai envie d’écrire de nouvelles choses. En fait, faut que je me retrouve un peu, quoi.
Fred
Je comprends bien, c’est normal. T’inquiète pas, je trouve ça très bien je t’assure.
Michel
T’as pas l’air très bien, toi.
Fred
Ca va, ca va. Et je t’ai pas dit, J’ai une nouvelle élève depuis 2 semaines.

Fred s’éloigne de Michel qui, maintenant joue quelques accords. Elle entre dans sa cuisine et défaille. Depuis quelques secondes déjà, elle retient ses larmes.

Michel
Ah oui. Cool ! Ca se passe bien ?
Fred
Oui, oui. Elle s’appelle Lynn et elle est très… très belle. (voix plus intérieure comme pour se parler à elle-même) : Elle me fait peur des fois parce que… parce qu’elle n’est pas comme tout le monde. Je crois que c’est parce qu’elle est tout ce qu’on nous empêche d’être. Je l’ai rejetée… je comprends plus rien à ce qui m’arrive. Je ne sais plus…

Fred pleure silencieusement et entend chanter la voix de Michel accompagné par sa guitare. Ses pleurs deviennent des sanglots et tout à coup, elle pique une rage incompréhensible et jette à terre un amas de vaisselle posé sur sa petite table de cuisine. Elle se laisse glisser par terre et éclate en sanglots. Michel ayant entendu le bruit de la casse, se dirige vers la cuisine sans lâcher sa guitare. Il reste debout au pas de la porte et regarde Fred d’un air surpris. Il ne sait pas quoi faire.

Fred
C’est rien, … Continue à jouer, vas y, fais ça pour moi, s’il te plaît…

19. Salle de cours - Intérieur / jour

Lynn est en avance pour son deuxième cours. Elle fait les 100 pas dans le couloir et décide à un moment donné de rentrer discrètement dans la salle de cours où Fred donne un cours à une autre élève.
Etonnée, Fred ne réagit pas. Elle lui jette un bref coup d’œil et essaie d’en faire abstraction pour mener à bien son cours. Son élève est une belle jeune femme noire avec laquelle elle a un lien de complicité apparent. Lynn, surprise par le rapport qu’il y a entre elles, commence à ressentir un pincement au cœur. Elle se fait violence et reste assise à les observer de loin. Cela ne dure pas longtemps. Fred sent exactement le début du malaise de Lynn. Celle-ci se lève et s’approche lentement d’elles et tout à coup, elle fait demi-tour et sort de la salle en pressant le pas et sans plus se retourner. Fred sait qu’elle ne reviendra pas pour son cours.

20. Dans la rue - Extérieur / jour

Fred sortie de son dernier cours un peu préoccupée par cet incident avec Lynn, marche depuis un moment déjà. Tout à coup, elle sent que quelqu’un la suit. Elle se retourne quelques fois, histoire de se rassurer, mais ne voit personne. Au bout d’un moment, elle aperçoit Lynn derrière elle à quelques mètres. Celle-ci ralentit nettement le pas et détourne son regard. D’abord, Fred décide de continuer son chemin et de ne pas faire cas de cette histoire, mais elle se ravise très vite et va à la rencontre de Lynn. Surprise, celle-ci s’arrête nette et cherche à accrocher son regard quelque part.

Fred
Salut… Tu me suis ?
Lynn
Moi ? non, pourquoi. Je t’ai vu de loin et… tu marchais, moi aussi je marchais et je me suis demandée ou tu allais, tu vas où ? Enfin, peut-être qu’on marche dans la même direction…
Fred
Peut-être bien, oui. Mais j’ai quand-même l’impression que tu me suis et je n’aime pas ça du tout.
Lynn
Non… je ne te suis pas, je t’assure.
Fred
T’as raison. C’est un hasard que tu sois derrière moi…
Lynn
Non, ..enfin, oui, mais est-ce qu’il y a vraiment des hasards ? je crois pas…

Un dialogue se poursuit entre les deux femmes et Fred de plus en plus impatiente, devient agressive tandis que Lynn déclare très clairement son attirance pour elle.
Fred dans son énervement la traite d’égoïste. Elle dit qu’elle se fiche royalement de ce qu’elle pense. Elle lance son truc comme ça, elle se fiche si elle est prête à entendre ça ou non, elle est outrée, elle est sur le cul ! Lynn est troublée par la réaction de Lynn. Elle a un air désolé et veut réparer sa faute mais elle n’arrive plus à prononcer le moindre mot. Fred ne tient plus face à Lynn et la plante au milieu de la rue. Elle rentre dans le premier magasin ouvert

Lynn ne la lâche pas du regard. Elle la voit rentrer dans le magasin et poussée par une force incompréhensible, elle rentre elle aussi dans le magasin qui n’est autre qu’un magasin de location de films.

21. Magasin de location de films - Intérieur / jour

Fred a le regard figé sur des DVD étalés sur l’une des nombreuses étagères du magasin. Elle sent la présence de Lynn, mais n’ose rien faire. Celle-ci ne la lâche pas du regard. Elle s’approche lentement d’elle et cherche à lui dire quelque chose.

Lynn
Je m’excuse d’être comme ça, je ne veux pas te déranger….

Fred lève enfin le regard et au moment où il se pose sur Lynn, elle ne résiste plus à l’envie de se jeter sur elle et de l’embrasser fougueusement, poussée par un désir qu’elle ne peut plus contenir.

22. Appartement Lynn - Intérieur / jour

Lynn rentre dans son appartement derrière une immense plante. Elle s’amuse à la placer et à la déplacer d’un endroit à un autre. Elle représente pour elle un embellissement certain pour son intérieur. Elle est de très bonne humeur et chantonne des airs déjà entendus lors du concert des plantes.

23. Appartement Lynn - Intérieur / jour

Debout à sa fenêtre, Lynn attend l’arrivée de Fred. Sur son visage, se lit une petite inquiétude.

Fred entre la première dans la chambre, suivie de Lynn qui a l’air ravie de la recevoir. Fred est crispée. Elle avance avec des pas un peu hésitants.

Fred
Tu viens d’emménager, c’est nouveau ton appart ?
Lynn
ça fait une année que je vis ici. T’es la deuxième personne à rentrer dans cet appart.
Fred
C’était qui avant moi ?
Lynn
Ma mère. Elle m’amène à chaque fois des choses, des meubles, plein de trucs pour décorer… La dernière fois elle m’a amené une petite table ronde et deux chaises, mais quand il fait nuit, y a tout qui disparaît. Les objets sont aspirés par le sol. C’est la nuit, elle tolère rien, quand elle arrive, elle vire tout, elle garde juste l’essentiel … L’autre jour, j’ai trouvé une belle plante que j’ai posée et puis je ne sais pas… elle…
Fred
C’est la nuit, elle l’a aspirée…
Lynn
Je suis pas folle, ne t’inquiète pas. C’est juste que depuis un moment, j’ai décidé de me détacher de plein de choses. C’aurait été bête de ne pas s’écouter, non ? C’est là que j’ai décidé de faire ce qui me fait plaisir, de me donner du temps pour apprécier les choses, tu vois ce que je veux dire ?
Fred
Oui, exactement...
lynn
Je ne sais pas quand ça va s’arrêter, mais je m’en fiche un peu… ça ressemble à quoi ton chez toi.
Fred
Chez moi ? ben, un grand bordel.
Lynn
C’est vrai ? et t’es bien dans ton bordel ?
Fred
Je ne me suis jamais posée la question. Je travaille chez moi donc je ne vois plus tellement ce qu’il y a autour, c’est très utilitaire, en fait, rien d’autre. Je n’ai pas d’attachement particulier à mon studio. C’est pas très grand, je m’y sens bien.
Lynn
Je suis contente que tu sois venue…

Fred s’approche de l’étagère remplie de boîtes à musique.

Fred
C’est laquelle que t’as voulu me donner l’autre fois ?
Lynn
Je… je ne l’ai plus. Ça n’a plus d’importance, tu ne la voulais pas…
Fred
Je peux en choisir une maintenant ? au hasard. Tu me dis après si je peux l’avoir ou non.

Lynn
Pour moi, elles ont toutes une valeur ou une histoire. Mais je suis pour que les objets circulent
Fred
celle-là, Raconte un peu, elle vient d’où, c’est quoi son histoire ?
Lynn
Elle n’en a pas. En tous cas, je la connais pas.
Fred
mais elle vient de quelque part, non ?
Lynn
Je l’ai trouvée sur une table de bistrot. Personne ne la voulait. Je l’ai gardée. Elle attend peut-être de s’en fabriquer une, d’histoire.
Fred
J’en reviens pas que je sois tombée sur cette boîte, c’est fou !

Lynn s’approche de Fred et se met en face d’elle. Elle lui enlève des mains la boite à musique.

Lynn
Tu veux pas te mettre à l’aise ?
Fred
Je suis à l’aise.

Lynn enlève à Fred ses chaussures. Celle-ci la regarde avec beaucoup de tendresse.

Lynn
Qu’est ce que tu ressens quand tu chantes ?
Fred
C’est comme si on allumait deux petites flammes sous la plante de mes pieds et après… ça monte, ça monte tout le long de mon corps, sous ma peau et ça sort là (par la bouche). Y’a toute ma rage, ma tristesse et ma joie qui sortent après… C’est…
Lynn
Elle te va bien ta rage…
Fred
Et ta rage à toi, t’en as fais quoi ?
Lynn
Je ne sais pas… je crois que je n’en ai plus besoin. J’ai du la transformer en autre chose ou alors je l’ai rangée quelque part, en tout cas, elle ne me sert plus…

Lynn répond à Fred en lui caressant les jambes. Fred l’invite à se lever et la déshabille avant de se déshabiller elle-même. Elles s’enlacent et s’embrassent avant de s’allonger par terre et de se découvrir mutuellement dans leurs nudités.

Elles sont allongées à plat ventre l’une à côté de l’autre, Un silence serein les entoure.



FIN.

Le déclencheur

















Muriel Jeker
et Pénélope Pierson dans Passions Simples
Séquence court de chant 1. © MinanoFilms 2008.


Chaque projet filmique a démarré de quelque chose. Une odeur, une phrase entendue par hasard, une rencontre inspirante, une fenêtre donnant sur la rue et qui laisse échapper quelques bribes d’une conversation intime et anonyme, le geste particulier et anodin d’un corps que je ne connais pas, une idée obsessionnelle, une idée militante, une simple envie de rendre une réalité vécue, la mienne ou celle d’une autre personne…

Passions simples a démarré d’un texte que Muriel Jeker, une chanteuse, m’a donné à lire un jour. Un texte qu’elle avait écrit elle-même sur elle-même.

Les principaux extraits du texte J'ai 32 ans
de Muriel Jeker
...
J’ai 32 ans, pas d’enfants et toutes mes dents ... On dit que la rage est un moteur. Tant mieux. Je vais rouler alors. A défaut de réussir par amour ou par idéal, je réussirai par la haine. Mes idéaux viendront ensuite.
...
J’ai ouvert les yeux à une heure et demie et sans culpabiliser pour une fois. C’était prévu dans mon planning. Quelques jours dans mon lit à plat ventre à faire le bras de fer avec une crève louvoyante m’avaient presque remis d’aplomb...
...
J’aime les expériences, j’aime apprendre. J’aime foncer et faire toujours des choses différentes. Lorsque j’avais quitté ma place d’infirmière en psychiatrie pour aller travailler comme vendeuse, ils m’avaient dit « vendeuse ? quelle horreur ! » Moi ça m’était complètement égal de redescendre dans l’échelle sociale, comme on dit...
...
Et puis bon, le temps passe, je diminue discrètement mes heures au magasin, je donne de plus en plus de cours de chant, je fais de plus en plus de musique. Un jour, je comprends que j’ai clairement envie d’autre chose...
...
Alors je me lance. Ne faire que de la musique. Donner des cours de chant, répéter, faire des concerts. Je devais arriver à tourner...